Lu aujourd'hui sur le site de Libération: http://www.liberation.fr/page.php?Article=382087
Marie-France Garaud accuse le Président de trahir le gaullisme en liquidant les valeurs de la Ve République, un sentiment que nous partageons également.
En effet, Chirac a affaibli le référendum, alors qu'il a toujours prôné dès 1995 l'extension de son usage (qui a oublié sa promesse de référendum sur l'éducation jamais tenue comme tant d'autres...). De même, il a discrédité l'arme de la dissolution par son emploi contre nature et contre-performant en 1997. La cohabitation longue a officialisé un président amoindri, puis la vague bleue de 2002 a consacré un président surpuissant, flanqué d'un Premier ministre qui ne sort pas de son rôle, d'un Parlement mené à la baguette et d'un parti unique en verrou politique. Si le calendrier électoral imposé par Lionel Jospin devient une habitude, et puisque la dissolution est taboue, les députés seront toujours élus dans la foulée du président pour la même durée que lui, ce qui au final, discredite autant le Chef de l'Etat que le Parlement.
Autant de pratiques et de réformes qui ont dénaturé la Ve République.
Mais Chirac ne confiait-il pas en juillet 1999 que «la Constitution, c'est du caoutchouc» ?
A force de la triturer, il a fini par la remodeler et la défigurer !
Qui donc osera encore croire que les fossoyeurs du gaullisme ont un quelconque respect pour les institutions façonnées par De Gaulle ?
C. CHASTANET et S. NANTZ
Voici, pour conclure, la reproduction de l'interview de Marie-France GARAUD :
«Chirac est dans la voie où Mitterrand l'a conduit»
par Pascal VIROT
QUOTIDIEN : lundi 15 mai 2006
Ancienne députée européenne, candidate à l'élection présidentielle de 1981, Marie-France Garaud a conseillé Georges Pompidou à l'Elysée, en tandem avec Pierre Juillet. Avec le même, elle a joué, plus officieusement, le même rôle auprès de Jacques Chirac à Matignon entre 1974 et 1976. Dans son livre la Fête des fous. Qui a tué la Ve République ?, qui paraît aujourd'hui, elle dresse un rude bilan des dégâts institutionnels commis par son ancien poulain.
Votre livre défend la thèse selon laquelle Jacques Chirac, héritier putatif du gaullisme, est «l'exécuteur testamentaire» de François Mitterrand, ennemi juré de la Ve République et de son fondateur, Charles de Gaulle.
Ce n'est pas une thèse, c'est un constat. Je ne crois pas que Jacques Chirac ait voulu la fin de la Ve République, mais, en se plaçant lui-même, en 1995, dans la lignée de son prédécesseur, il aurait dû comprendre qu'il contribuerait à une désagrégation, au demeurant largement engagée. C'est d'ailleurs pour cela que Mitterrand l'avait choisi pour lui succéder, goûtant la volupté de faire achever par l'héritier du gaullisme la destruction des institutions dont de Gaulle avait voulu doter la France. L'affrontement, engagé dès 1958 face au général, était, pour Mitterrand, existentiel. Don Juan avait pensé qu'en s'instituant rival du Commandeur il pouvait espérer se hisser à sa hauteur et l'emporter. Il a échoué de son vivant, mais il mit toute son intelligence et sa malice pour parvenir à ses fins post mortem. Mitterrand savait que Jacques Chirac ne s'interrogerait pas sur l'incroyable renversement dans la hiérarchie des valeurs de la Ve République qui s'était opéré sous sa présidence. Il constatait que, faisant campagne en 1995, son successeur désiré enfourchait sans vergogne, trente ans exactement après la première élection du président de la République au suffrage universel, les thèses soutenues en 1965 par Lecanuet sur l'Europe et par lui-même sur les institutions, thèses auxquelles le général s'était fermement opposé. Il en déduisait qu'une fois élu Chirac poursuivrait sur la voie où il l'avait insidieusement conduit.
Entre le quinquennat, la dissolution ratée et le référendum perdu, Chirac n'a-t-il pas tout cassé de la Ve ?
Il aura surtout été le dernier acteur d'un démembrement au cours duquel les principaux dirigeants politiques ont mis les institutions à leur taille. Il est tentant de faire porter la part de responsabilité la plus lourde à celui qui préside, si l'on peut dire, lors du désastre final. Mais les dommages avaient commencé depuis longtemps.
Les multiples cohabitations n'ont-elles pas porté les coups les plus déterminants à la Ve ?
La blessure au coeur des institutions, c'est, en effet, la cohabitation. Impensable pour le général, clairement exclue par Pompidou, elle a été envisagée par Giscard, théorisée par Balladur, et surtout utilisée par Mitterrand à une triple fin : survivre politiquement, éliminer successivement deux Premiers ministres et surtout porter un coup fatal à la prééminence présidentielle. Or, pour qu'une puissance moyenne comme la France puisse tracer sa route, il faut qu'elle soit gouvernée d'une main unique et exigeante. Seul un Président tenant sa légitimité du peuple et de lui seul peut assumer cette tâche, le corollaire étant évidemment qu'il y doit renoncer lorsque l'adhésion du pays lui fait clairement défaut. On a pu dire de la Ve qu'elle était une monarchie tempérée par le régicide. Brutale, la formule est assez juste. La Ve associait en couple dans son principe, le pouvoir du Président et celui des citoyens. Le Président pouvait alors demander au pays les efforts nécessaires, mais les Français pouvaient, de leur côté, mettre un terme à ce magistère. Les événements survenus depuis plusieurs années soulignent que l'on est loin de ces exigeants principes.
Chirac aurait donc dû démissionner après le référendum de 2005 ?
C'était à lui d'en décider, selon qu'il s'estimait ou non en mesure d'assumer le vote des Français et de l'exploiter dans l'intérêt de la France.
Des événements récents comme le 21 avril 2002, le référendum sur la Constitution européenne, la crise des banlieues, le CPE, l'affaire Clearstream aujourd'hui, ne portent-ils pas des coups fatals aux institutions ?
L'élection de 2002, certainement, oui, puisque, pour la première fois, l'élection présidentielle n'a pas légitimé le président élu. Je ne pense pas que les adversaires de la Ve l'aient fait exprès, mais le résultat est là. L'élection présidentielle avait été instaurée pour donner une tête à l'Etat, or il n'y avait plus de tête et il n'y aurait bientôt plus d'Etat. Chirac l'a senti d'instinct, fixant des «chantiers prioritaires» respectables mais dont la gestion le ramène au rôle de ministre La présidence de la République a changé de nature, et les événements dont nous sommes actuellement les témoins effarés ne sont que les signes d'une criante dégradation du pouvoir, des institutions et de la morale... et des querelles partisanes.
L'actuelle Constitution est-elle encore adaptée, près d'un demi-siècle après son adoption ?
Ce sont les hommes qui sont actuellement hors d'état d'en assumer le fonctionnement.
Ce diagnostic ne vous conduit-il pas naturellement à prescrire une VIe République ?
Non. C'est une illusion, commode de penser qu'en changeant les institutions on changera la réalité du gouvernement de la France. On ne palliera pas la faiblesse des hommes en modifiant les institutions, on cherche ainsi seulement à la dissimuler en diluant les responsabilités.
Votre la Fête des fous. Qui sont ces fous ?
Ils dansent sous nos yeux, mais s'aperçoivent-ils qu'ils sont nus ?
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