La fête des fous

Publié le par Sébastien NANTZ et Christophe CHASTANET

Lu aujourd'hui sur le site de Libération: http://www.liberation.fr/page.php?Article=382087

Marie-France Garaud accuse le Président de trahir le gaullisme en liquidant les valeurs de la Ve République, un sentiment que nous partageons également.

En effet, Chirac a affaibli le référendum, alors qu'il a toujours prôné dès 1995 l'extension de son usage (qui a oublié sa promesse de référendum sur l'éducation jamais tenue comme tant d'autres...). De même, il a discrédité l'arme de la dissolution par son emploi contre nature et contre-performant en 1997. La cohabitation longue a officialisé un président amoindri, puis la vague bleue de 2002 a consacré un président surpuissant, flanqué d'un Premier ministre qui ne sort pas de son rôle, d'un Parlement mené à la baguette et d'un parti unique en verrou politique. Si le calendrier électoral imposé par Lionel Jospin devient une habitude, et puisque la dissolution est taboue, les députés seront toujours élus dans la foulée du président pour la même durée que lui, ce qui au final, discredite autant le Chef de l'Etat que le Parlement.

Autant de pratiques et de réformes qui ont dénaturé la Ve République.
Mais Chirac ne confiait-il pas en juillet 1999 que «la Constitution, c'est du caoutchouc» ?

A force de la triturer, il a fini par la remodeler et la défigurer !

Qui donc osera encore croire que les fossoyeurs du gaullisme ont un quelconque respect pour les institutions façonnées par De Gaulle ?

 

C. CHASTANET et S. NANTZ 

 

Voici, pour conclure, la reproduction de l'interview de Marie-France GARAUD :

«Chirac est dans la voie où Mitterrand l'a conduit»

par Pascal VIROT
QUOTIDIEN : lundi 15 mai 2006

 

Ancienne députée européenne, candidate à l'élection présidentielle de 1981, Marie-France Garaud a conseillé Georges Pompidou à l'Elysée, en tandem avec Pierre Juillet. Avec le même, elle a joué, plus officieusement, le même rôle auprès de Jacques Chirac à Matignon entre 1974 et 1976. Dans son livre la Fête des fous. Qui a tué la Ve République ?, qui paraît aujourd'hui, elle dresse un rude bilan des dégâts institutionnels commis par son ancien poulain.

 

Votre livre défend la thèse selon laquelle Jacques Chirac, héritier putatif du gaullisme, est «l'exécuteur testamentaire» de François Mitterrand, ennemi juré de la Ve République et de son fondateur, Charles de Gaulle.

Ce n'est pas une thèse, c'est un constat. Je ne crois pas que Jacques Chirac ait voulu la fin de la Ve République, mais, en se plaçant lui-même, en 1995, dans la lignée de son prédécesseur, il aurait dû comprendre qu'il contribuerait à une désagrégation, au demeurant largement engagée. C'est d'ailleurs pour cela que Mitterrand l'avait choisi pour lui succéder, goûtant la volupté de faire achever par l'héritier du gaullisme la destruction des institutions dont de Gaulle avait voulu doter la France. L'affrontement, engagé dès 1958 face au général, était, pour Mitterrand, existentiel. Don Juan avait pensé qu'en s'instituant rival du Commandeur il pouvait espérer se hisser à sa hauteur et l'emporter. Il a échoué de son vivant, mais il mit toute son intelligence et sa malice pour parvenir à ses fins post mortem. Mitterrand savait que Jacques Chirac ne s'interrogerait pas sur l'incroyable renversement dans la hiérarchie des valeurs de la Ve République qui s'était opéré sous sa présidence. Il constatait que, faisant campagne en 1995, son successeur désiré enfourchait sans vergogne, trente ans exactement après la première élection du président de la République au suffrage universel, les thèses soutenues en 1965 par Lecanuet sur l'Europe et par lui-même sur les institutions, thèses auxquelles le général s'était fermement opposé. Il en déduisait qu'une fois élu Chirac poursuivrait sur la voie où il l'avait insidieusement conduit.

 

Entre le quinquennat, la dissolution ratée et le référendum perdu, Chirac n'a-t-il pas tout cassé de la Ve ?

Il aura surtout été le dernier acteur d'un démembrement au cours duquel les principaux dirigeants politiques ont mis les institutions à leur taille. Il est tentant de faire porter la part de responsabilité la plus lourde à celui qui préside, si l'on peut dire, lors du désastre final. Mais les dommages avaient commencé depuis longtemps.

 

Les multiples cohabitations n'ont-elles pas porté les coups les plus déterminants à la Ve ?

La blessure au coeur des institutions, c'est, en effet, la cohabitation. Impensable pour le général, clairement exclue par Pompidou, elle a été envisagée par Giscard, théorisée par Balladur, et surtout utilisée par Mitterrand à une triple fin : survivre politiquement, éliminer successivement deux Premiers ministres et surtout porter un coup fatal à la prééminence présidentielle. Or, pour qu'une puissance moyenne comme la France puisse tracer sa route, il faut qu'elle soit gouvernée d'une main unique et exigeante. Seul un Président tenant sa légitimité du peuple et de lui seul peut assumer cette tâche, le corollaire étant évidemment qu'il y doit renoncer lorsque l'adhésion du pays lui fait clairement défaut. On a pu dire de la Ve qu'elle était une monarchie tempérée par le régicide. Brutale, la formule est assez juste. La Ve associait en couple dans son principe, le pouvoir du Président et celui des citoyens. Le Président pouvait alors demander au pays les efforts nécessaires, mais les Français pouvaient, de leur côté, mettre un terme à ce magistère. Les événements survenus depuis plusieurs années soulignent que l'on est loin de ces exigeants principes.

 

Chirac aurait donc dû démissionner après le référendum de 2005 ?

C'était à lui d'en décider, selon qu'il s'estimait ou non en mesure d'assumer le vote des Français et de l'exploiter dans l'intérêt de la France.

 

Des événements récents comme le 21 avril 2002, le référendum sur la Constitution européenne, la crise des banlieues, le CPE, l'affaire Clearstream aujourd'hui, ne portent-ils pas des coups fatals aux institutions ?

L'élection de 2002, certainement, oui, puisque, pour la première fois, l'élection présidentielle n'a pas légitimé le président élu. Je ne pense pas que les adversaires de la Ve l'aient fait exprès, mais le résultat est là. L'élection présidentielle avait été instaurée pour donner une tête à l'Etat, or il n'y avait plus de tête et il n'y aurait bientôt plus d'Etat. Chirac l'a senti d'instinct, fixant des «chantiers prioritaires» respectables mais dont la gestion le ramène au rôle de ministre La présidence de la République a changé de nature, et les événements dont nous sommes actuellement les témoins effarés ne sont que les signes d'une criante dégradation du pouvoir, des institutions et de la morale... et des querelles partisanes.

 

L'actuelle Constitution est-elle encore adaptée, près d'un demi-siècle après son adoption ?

Ce sont les hommes qui sont actuellement hors d'état d'en assumer le fonctionnement.

 

Ce diagnostic ne vous conduit-il pas naturellement à prescrire une VIe République ?

Non. C'est une illusion, commode de penser qu'en changeant les institutions on changera la réalité du gouvernement de la France. On ne palliera pas la faiblesse des hommes en modifiant les institutions, on cherche ainsi seulement à la dissimuler en diluant les responsabilités.

 

Votre la Fête des fous. Qui sont ces fous ?

Ils dansent sous nos yeux, mais s'aperçoivent-ils qu'ils sont  nus ?

Publié dans Conseil de lecture

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Christophe CHASTANET 28/05/2006 10:16


Article de Raphaëlle Bacqué paru dans l'édition du Monde du 27.05.06
 
Marie-France Garaud, au bon souvenir de Jacques Chirac

Les conseillers de l'Elysée l'ont vu débouler, ces derniers jours dans les médias, comme un accablement supplémentaire. Un livre sous-titré "Qui a tué la Ve République" et signé Marie-France Garaud ne pouvait rien présager de bon.
 
Les plus jeunes de l'équipe présidentielle, ceux qui s'arrêtent au chignon noir et à la réputation implacable de l'ancienne conseillère de Jacques Chirac, ont fait mine de prendre l'affaire avec légèreté : "Voilà, c'est le retour de Cruella !" Mais les vieux chiraquiens, qui connaissent l'intelligence redoutable de l'auteur, ont tout de suite craint le jugement politique et les bons mots qu'elle pourrait faire sur le dos du président.

Marie-France Garaud, 72 ans - deux de moins que Jacques Chirac -, modère pourtant ses effets. Elle s'inquiète même, après une heure de conversation étincelante. "Ne me faites pas plus méchante que je ne suis. En ce moment, avec toutes ces affaires, je ne voudrais pas paraître tirer sur une ambulance."
Marie-la-France... Elle a tellement paru faire la pluie et le beau temps, quand les femmes de sa génération étaient si peu nombreuses à goûter au pouvoir. Et la voici aujourd'hui qui raconte ce petit bout d'histoire de la Ve République, lorsque "la politique était une chose sérieuse".
Avec elle, défile donc toute la classe politique d'une époque. Les chasses à Chambord. Pompidou mourant, Giscard cérébral et Chirac en jeune loup. Avocate d'une famille bourgeoise du Poitou, elle a pénétré les arcanes du pouvoir comme conseillère à l'Elysée dans la France de l'après-de Gaulle.
Elle va y progresser en formant un duo inédit mais puissant avec un autre conseiller de l'ombre, plus âgé qu'elle : Pierre Juillet. C'est un gaulliste sourcilleux, érudit et un brin grandiloquent. Elle est d'une intelligence et d'une séduction ravageuses. Deux Mazarins dont on n'a jamais, depuis, retrouvé le modèle.
On les admire. On les craint. On les déteste aussi parce qu'ils font et défont les carrières. "Mais Pierre, dit-elle, avait une philosophie qu'il n'a jamais cessé de me redire : baissez la tête pour éviter les couteaux, levez les pieds pour franchir les pièges et riez. Et lorsque vous ne saurez pas de quoi rire, riez surtout de vous : c'est un sujet inépuisable." Marie-France Garaud rit donc d'elle-même. Mais aussi très volontiers des autres, surtout lorsqu'ils sont des adversaires.
Le tandem va en tout cas s'atteler à faire le début de carrière de Jacques Chirac. Cela lui vaut encore maintenant, à droite, une réputation vénéneuse. Cela fait de l'ancienne conseillère, surtout, un juge intraitable, maintenant que l'élève est devenu président.
Du Chirac de l'époque, elle dit d'abord dans un sourire affectueux : "C'est vrai qu'il avait du charme. Un charme adolescent... celui d'un être inaccompli. Le genre de charme qui exerce une tentation sur les autres."
Le sourire flotte encore sur ses lèvres lorsqu'elle lâche pourtant sa conclusion, cinglante : "Seulement, il n'avait pas de ligne fixe."
Autant dire qu'elle considère qu'il n'en a pas plus aujourd'hui. En 1974, pourtant, le tandem Juillet/Garaud a choisi de le porter à Matignon. Il s'agit d'abord de faire pièce à un Valéry Giscard d'Estaing qui veut se défaire du fatras gaulliste. Marie-France Garaud a refusé pour elle-même la direction du cabinet que Chirac lui propose. "Je n'avais pas envie d'être attelée comme un cheval", lâche-elle en riant. Le cheval, ce sera donc lui : Chirac. Mais a-t-il seulement envie de mener la bataille ? Apparemment pas. "Il laissait les ministres aller en liberté, c'est-à-dire directement à l'Elysée, s'agace-t-elle. Il ne gouvernait pas, il voltigeait."
Deux ans plus tard, le tandem a compris que le premier ministre ne tiendrait pas son affaire. Ils le poussent donc à démissionner avec éclat, en 1976, puis à fonder dans la foulée le RPR et à prendre un an plus tard la Mairie de Paris.
Si le disciple était si décevant, pourquoi, alors, avoir dépensé tant d'énergie pour lui ? "Croyez-moi, nous n'avions pas l'intention de le conduire jusqu'à la présidence de la République, assure Marie-France Garaud avec une étincelle de colère dans les yeux. Si Jacques Chirac n'avait pas tenu à Matignon, qui n'est que de la gestion, comment pouvait-il tenir à l'Elysée, alors que la fonction réclame une vision ?" On insiste pourtant : lorsqu'on pousse si fort l'ascension, tout de même, on doit vouloir atteindre les sommets...
Elle balaie la remarque d'un air rieur. "Comprenez bien : lorsque Chirac a conquis la Mairie de Paris, nous nous sommes un peu retrouvés comme des parents soulagés d'avoir casé le petit dernier. D'ailleurs, d'habitude, on ne sort jamais de la Mairie de Paris pour aller plus haut. Vous conviendrez que ce n'est pas de veine..." Comment un tel mépris protecteur aurait-il pu durer ? La fin a donc lieu à l'approche des élections européennes de 1979. Le tandem Juillet/Garaud rédige pour Chirac, qui se remet d'un accident de voiture à l'hôpital Cochin, un violent réquisitoire anti-européen. Le scandale est trop fort. Il faut partir.
Marie-France Garaud ne cache pas que ce départ contraint et forcé, sous l'impulsion de Bernadette Chirac, qui ne supportait plus leur emprise, a été "inéluctable". Elle se refuse pourtant toujours à dire, vingt-cinq ans après, qu'ils ont été débarqués. "Nous n'en avons jamais reparlé. Il n'était pas besoin de se dire les choses", glisse-t-elle seulement.
Mais depuis ? C'est bien simple, à ses yeux, la Ve République est morte. François Mitterrand - celui-là même qui avait osé lancer : "Le gaullisme n'est qu'une aventure personnelle" - a laissé derrière lui les germes de sa destruction. "Et Chirac, en se plaçant dans la lignée de son prédécesseur, est devenu son exécuteur testamentaire." Elle a parfois elle-même un frisson en évoquant ce président qu'elle ne connaît plus : "Il doit être pris de vertige devant la fin qui s'annonce. Comment ne le serait-il pas, lui qui ne semble pas avoir de niche où panser ses blessures, pas de possibilité de rattrapage..."
Sa niche à elle est toujours dans le Poitou. Elle y tient, avec l'un de ses deux fils avocat comme elle, une exploitation agricole - production de noix et élevage de moutons - où elle se rend tous les week-ends.
Et vous raccompagne à la porte avec une élégance charmante : "Je ne sais pas si tout cela parle encore à quelqu'un de votre âge. Mais, après tout, je suis un des derniers témoins vivants."